Mise à distance avec la Fondation Caducée

Avril 1933 

Mission Caducée bornéo

Fin avril 

Brown décide de mettre à distance la Fondation Caducée

27 mai 1933

Chaque agents reçoit un télégramme pour une réunion le 29 mai 1933 au siège de la SCEP.

Convocation au siège de la SCEP

Le lundi 29 mai 1933

Il est 9h05. La pluie cingle les fenêtres qui donnent sur la Miskatonic. Le fleuve est gris, houleux pour la saison. Mis White a monté un plateau de café qu'elle a posé sur le guéridon sans un mot — ce qui, chez elle, est en soi un signe que la journée ne sera pas ordinaire. a distribué les chaises supplémentaires sans qu'on le lui demande.

Maitre Brown est debout derrière son bureau. Devant lui, trois documents : la lettre du Professeur Lacroix , la transcription du télégramme du Dr Fontaine , et une feuille de papier vierge sur laquelle il n'a encore rien écrit. Il attend que tout le monde soit assis avant de commencer.

Il reste une chaise de vide ( Campbell ne semble pas être là, est-il en retard, absent?)

Brown laisse le silence s'installer une dizaine de secondes après que le dernier agent s'est assis. Il regarde chacun tour à tour, brièvement, sans théâtralité. Son œil s'arrête une demi-seconde de trop sur la chaise vide. Puis il commence..

"Je vous remercie d'être venus. Je vais aller droit au fait — vous me connaissez assez pour savoir que je ne vous convoque pas tous ensemble sans raison."

Il indique la chaise vide d'un mouvement de menton.

" Campbell ne sera pas des nôtres ce matin. Il est retenu à New York sur une affaire qu'il ne peut pas lâcher — un dossier de la Brigade des homicides, trois morts, un suspect qu'il tient depuis six semaines et dont l'inculpation se joue cette semaine. Je lui ai dit de finir. On n'abandonne pas un travail à moitié fait, même pour moi."

Court silence.

"Il vous rejoindra dès qu'il aura bouclé. Une semaine, dix jours au plus. Il prendra le premier transport disponible. Vous commencerez sans lui."

Brown ne prend pas la lettre de Lacroix en premier. Il prend le télégramme ."Il y a treize jours, un télégramme est parti du Caire à six heures quatorze du matin. Il n'était pas pour moi."

Il le pose au centre du bureau, face aux agents.

"Il était pour Mademoiselle Mc Byrne."

Il laisse ça une seconde, sans regarder Mc Byrne particulièrement. Puis il lit à voix haute, lentement.

HAMUNAPTRA stop C'EST RÉEL stop ILS L'ONT RÉVEILLÉ stop

NE CHERCHEZ PAS À ME RETROUVER

"L'expéditeur est le Dr Fontaine épigraphiste à l'Institut Français d'Archéologie Orientale du Caire. Il a disparu le 16 mai , dans l'heure qui a suivi. Personne ne l'a revu depuis."

"Mademoiselle Mc Byrne me l'a apporté le 17 mai à onze heures du matin (le lendemain). Nous en avons fait établir une transcription officielle — vous la trouverez dans vos dossiers.

Brown pose la main à plat sur une liasse plus épaisse.

"Onze jours plus tard, j'ai reçu ceci. Une lettre du Professeur Lacroix , directeur de l'IFAO, accompagnée de 3 pièces annexes. Elle m'est parvenue le 27 mai. J'ai passé les deux derniers jours à la lire et à la relire.

Miss White distribue les copies. Chaque agent en reçoit un jeu complet.

"Lisez-la maintenant si ce n'est pas déjà fait. Prenez le temps qu'il faut. Je ne suis pas pressé."

Il laisse plusieurs minutes. La pluie. Le poêle. Le bruit des pages.

Ce que Brown récapitule

Quand les agents ont fini de lire, Brown reprend. Il compte sur ses doigts, sans emphase.

BROWN — "Reprenons dans l'ordre. Cinq faits, et pas un seul qui s'explique tout seul.

Premier doigt.

BROWN — "Nuit du 12 au 13 mai. Les eaux du Nil prennent une teinte écarlate sur quatre cents mètres, dans le quartier de Boulaq. Trois heures. Aucune substance chimique décelée. Les autorités concluent à une anomalie sédimentaire. Lacroix ne les croit pas."

Deuxième doigt.

BROWN — "13 mai au soir. Le gardien de nuit du Musée des Antiquités du Caire — trente ans de service, aucun antécédent — est retrouvé à l'aube incapable de parler. Il affirme avoir vu une momie sortir de son sarcophage dans la salle IV. Aucune effraction. Aucune momie manquante à l'inventaire. L'homme est toujours hospitalisé."

Troisième doigt.

BROWN — "14 mai, vingt heures six. Le Docteur Bertrand observe depuis Saqqarah une colonne de lumière verticale dans le désert occidental. Cinquante secondes. Il ne sait pas en décrire la couleur. Sept heures plus tard, à trois heures quarante du matin, le gardien de nuit de l'IFAO consigne la même observation depuis une fenêtre à quinze kilomètres de là. Les deux hommes ne se sont parlé que quatre jours après."

Quatrième doigt.

BROWN — "15 mai, cinq heures trente. Une délégation allemande de quatre personnes quitte l'hôtel Shepheard's du Caire. Ils y séjournaient depuis le 8 avril sous couverture académique. Quarante-quatre minutes plus tard, Fontaine dépose son télégramme et disparaît."

Il repose sa main.

BROWN — "Chacun de ces faits, pris isolément, a une explication bancale mais possible. Les cinq ensemble forment quelque chose que je n'arrive pas à nommer et que je n'aime pas."

SS-Ahnenerbe

BROWN — "Fontaine, dans ses notes, qualifie la délégation allemande de « germaniques à l'uniforme dissimulé ». Il n'a jamais écrit ce mot-là. Il ne le connaissait probablement pas. Moi, si."

Il regarde Emil un instant, sans insistance particulière.

BROWN — "Je n'ai pas besoin de vous rappeler ce qui se passe en Allemagne depuis janvier. Hitler est chancelier depuis quatre mois. Ce qui est moins connu, c'est qu'une structure de recherche parallèle s'est constituée autour de Himmler — pas encore officielle, pas encore nommée dans les textes, mais active. Elle s'intéresse aux origines mythiques, aux artefacts anciens, aux traditions ésotériques. Nos correspondants européens la désignent sous ce nom."

BROWN — "Si ces gens cherchent Hamunaptra , ils ont une raison. Et cette raison me préoccupe autant que la disparition du docteur Fontaine."

 

 

BROWN — Voici ce que j'attends de vous. Quatre objectifs, dans cet ordre de priorité.

Les objectifs de mission — énoncés par Brown

1. Retrouver le Dr Fontaine — mort ou vivant — et comprendre ce qui lui est arrivé.

2. Déterminer la nature des phénomènes signalés par le professeur Lacroix. Documenter. Mesurer.

Ne rien écarter comme impossible avant d'avoir essayé de l'expliquer.

3. Établir ce que fait la délégation allemande. Ce qu'ils cherchaient. Ce qu'ils ont trouvé. Ce qu'ils ont emporté. Et les empêcher de nuire si l'occasion se présente.

4. Établir si Hamunaptra existe réellement. Et si ce qu'on en dit mérite d'être pris au sérieux.

BROWN — Un mot sur la géographie. situait Hamunaptra dans ce que les Égyptiens anciens appelaient l'occident de Thèbes — la rive gauche du Nil à hauteur de Louxor, et ses prolongements dans le désert. Les sources concordantes parlent de trois jours de chameau depuis Louxor par les pistes. À vol d'oiseau, c'est beaucoup moins.

Il regarde Bramard.

BROWN — Ce qui nous amène à la logistique.

BROWN — Vous partez dans quatre jours. Le SS Ile de France appareille de New York le deux juin à quatorze heures, Pier 57. Escale au Havre, puis Méditerranée. Vous débarquez à Alexandrie le dix juin au matin. Un homme de l'IFAO vous attendra sur le quai — un fixeur du nom d'Achmed Khalil.

BROWN — De là, 5 heures de train jusqu'au Caire. Vos chambres sont réservées à l'Hôtel Shepheard sous le nom de la Boston Trading Co . Le Professeur Lacroix vous recevra le lendemain matin.

BROWN — Tous vos frais sont couverts. Vos billets, vos fonds de mission et vos couvertures sont chez Miss White.

Brown commence son tour de table 

Brown ouvre son carnet

BROWN — Mc Byrne. Vous n'êtes pas ici parce que je vous ai convoquée. Vous êtes ici parce que le Docteur Fontaine vous a écrit.   

BROWN — Je veux être clair avec vous devant tout le monde, parce que ce serait malhonnête de le faire en privé. Vous êtes la meilleure archéologue que j'aie dans cette agence. , ne le prenez pas mal mais vous etes une archéologue atypique , plus académique. Vous êtes aussi la seule personne dans cette pièce que le disparu a jugée digne de son dernier message. Ces deux faits font de vous l'agent la plus utile de cette mission et celui dont je m'inquiète le plus.

BROWN — Fontaine travaillait sur une stèle de granit rose qu'il a trouvée lui-même dans les réserves de l' en décembre 1931. Il en a traduit quatre sections sur cinq. Il a refusé de traduire la cinquième — vous lirez pourquoi dans ses notes. Ce refus est le cœur de cette affaire.  

BROWN — Vous saurez lire ce qu'il a laissé. Personne d'autre ici n'en est capable. Je vous demande deux choses. La première : trouvez ce qu'il avait compris. La seconde, et c'est celle qui compte — si vous découvrez quelque chose qui vous paraît dangereux, pas physiquement, je parle d'autre chose — vous le dites à vos coéquipiers avant d'agir. Pas après.

Il referme brièvement le carnet.

BROWN — Et si vous vous demandez pourquoi il vous a écrit à vous plutôt qu'à son directeur — c'est aussi une question à laquelle j'aimerais une réponse.

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BROWN — Malone. Vous êtes le seul dans cette pièce à avoir déjà mis les pieds sur un site que personne n'aurait dû rouvrir. Pas Hamunaptra— personne ici ne peut se vanter de ça. Mais vous savez ce que c'est qu'une ruine qui ne veut pas être trouvée.

Il pose le carnet.

BROWN — Je vous confie la responsabilité du terrain. Vous évaluez les risques physiques, vous organisez les fouilles si l'occasion se présente, et vous gardez l'équipe en vie. Pas d'héroïsme solitaire — c'est votre seule consigne absolue.

BROWN — Et Malone— si vous reconnaissez quelque chose là-bas, dites le tout de suite. Pas le lendemain. Tout de suite.

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BROWN — Wainwright. Il y a une délégation allemande quelque part entre le Caire et le désert occidental. Des hommes entraînés, probablement armés, avec vingt-six jours d'avance sur nous. Il y aura également des résistances locales dont la nature nous ait pour l'instant inconnue.

BROWN — Vous êtes responsable de la sécurité de cette équipe. Évaluez les menaces, anticipez les confrontations, et si une situation dégénère — gérez là. J'ai besoin que tout le monde rentre.

BROWN — Une précision. Je sais que votre carrière militaire vous a appris à compartimenter ce que vous voyez. Je vous demande de ne pas le faire ici. Si vous observez quelque chose qui dépasse le cadre tactique ordinaire, je veux que vous en parliez immédiatement.

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BROWN — Docteur. Le désert, la chaleur, les maladies tropicales, les blessures par arme — ça, vous connaissez. Vous êtes le médecin de cette équipe et vous avez carte blanche sur tout ce qui concerne la santé physique des agents.

BROWN — Je vais être direct. Votre passé pourrait être un atout ou un problème selon les circonstances. Si vous croisez cette délégation, c'est à votre jugement que je m'en remets — vous savez mieux que moi comment ces gens raisonnent.

BROWN — Une dernière chose. Les pathologies que vous risquez de rencontrer là-bas ne figureront pas dans vos manuels. Restez scientifique. Observez. Notez tout.

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BROWN — Bramard. J'ai un service à vous demander — ou plutôt, un service supplémentaire à votre service habituel.

Il ouvre un tiroir et pose une carte de l'Égypte sur le bureau.

BROWN — Hamunaptra, si elle existe, se trouve à l'ouest de Louxor. Trois jours de chameau par les pistes. Deux heures par les airs — si tant est qu'on trouve où se poser. L'accès terrestre est long, aléatoire et risqué.

BROWN — J'ai besoin que vous soyez disponible avec un appareil. Au Caire d'abord, puis à Louxor pour la seconde partie de la mission. Louez ce que vous trouvez au Caire ou ailleurs— je couvre les frais et je ne regarde pas la facture.

Il tapote la carte.

BROWN — Vous pouvez vous battre. Vous êtes là pour que si quelque chose tourne mal — et dans ce métier quelque chose tourne toujours mal — vous puissiez sortir tout le monde de là en moins de trois heures.

BROWN — Et Lucien. Quelles que soient les autres obligations que vous pourriez avoir par ailleurs avec la gente féminine, je compte sur vous pour que cette équipe reste votre priorité tant qu'elle est sur le terrain.

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BROWN — Farnet. Vous êtes ici parce que cette affaire a une dimension que mes autres agents ne peuvent pas appréhender seuls. Le Nil rouge. La momie du musée. La colonne de lumière. Pris isolément, chacun de ces faits a une explication bancale. Ensemble, ils forment un schéma que je n'arrive pas à nommer.

BROWN — Vous avez des compétences que je ne comprends pas entièrement et que je ne cherche pas à comprendre. Ce que je sais, c'est qu'elles ont été utiles par le passé.

BROWN — Si vous percevez quelque chose — quoi que ce soit — qui dépasse ce que les autres peuvent voir, vous le signalez à l'équipe. Pas de rétention. Pas de précautions diplomatiques. Dans ce genre d'affaire, une intuition non partagée peut tuer quelqu'un.

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BROWN — Red Elk. Je sais que votre réflexe est de documenter. C'est pour ça que vous êtes ici — personne dans cette pièce n'a votre capacité à trouver ce qu'on ne veut pas vous dire.

BROWN — Vous documentez tout. Pour moi. Vos notes, vos observations, vos contacts sur place — tout ça appartient à la SCEP tant que la mission est en cours. Après, on verra. Mais tant qu'on n'est pas rentrés, rien ne sort de l'équipe. C'est clair ?

Il attend une réponse avant de continuer.

BROWN — Cela dit — Le Caire est une ville de rumeurs. Les gens y parlent beaucoup à condition qu'on sache écouter. Vous savez écouter. Servez-vous-en.

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BROWN — Professeur.Trois mots de ce télégramme m'obsèdent depuis treize jours. Ils l'ont réveillé.Qui est ce ils ?Qu'est-ce qu'on a réveillé ? Et est-ce que ça a un lien avec ce qui s'est passé à Boulaq et à Saqqarah?

BROWN — Vous êtes le seul ici dont le métier consiste à prendre ce type de question au sérieux sans perdre sa rigueur. Vos instruments, vos protocoles, vos grilles d'analyse — emportez tout. Je veux des mesures et des données. Pas des impressions.

BROWN — Et si à un moment vos données ne s'expliquent plus par rien de connu — ayez le courage de le dire à voix haute. Pas dans un rapport. À vos collègues. Sur le terrain.

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Brown consacre quand même un moment à l'agent absent. Il parle à la cantonade, mais il attend visiblement que quelqu'un retienne ce qu'il dit.

BROWN — Un mot sur Campbell, puisqu'il n'est pas là pour l'entendre. Quand il vous rejoindra, mettez-le au courant de tout. Sans filtre et sans résumé arrangé. Il aura une semaine ou plus de retard et il détestera ça.

BROWN — Ce qu'il apporte, c'est une méthode. La disparition du Docteur Fontaine est aussi une affaire criminelle ordinaire — un homme a disparu, il y a des témoins, des horaires, des registres, des contradictions. Campbell sait faire parler ce genre de matériel mieux qu'aucun de vous.

Il referme le carnet sur ce nom.

BROWN — Et il a un défaut utile : il ne croit rien. Vous allez avoir besoin de quelqu'un qui ne croit rie

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Brown referme son carnet. Il se lève, tourne le dos aux agents un instant, regarde par la fenêtre la Miskatonic sous la pluie. Quand il se retourne, quelque chose dans son expression a légèrement changé — comme si le masque du directeur s'était fissuré d'un cheveu.

BROWN — Vous partez dans quatre jours. Miss White a vos dossiers, vos fonds et vos couvertures. Mr Price a préparé le matériel de base — vérifiez vous-mêmes ce dont vous avez besoin en plus avant ce soir.

BROWN — Des questions ?

 

 

 

 

L'enveloppe kraft donné par Miss White. 

Puis trois jours qui passent vite. Des listes. Un loyer payé d'avance, une plante confiée, une logeuse prévenue, un oncle prévenu à moitié. Des lettres qu'on écrit et qu'on ne poste pas.
Et pour chacun d'entre vous, à un moment, ce quart d'heure assis sur le bord du lit devant la valise ouverte, sans rien faire. Ce n'est pas la peur. C'est de se rendre compte qu'on part.

Vendredi 2 juin. New York, Pier 57.

Vingt-quatre degrés à dix heures, l'odeur de vase et de mazout. Un hangar de tôle plein de malles, de porteurs qui crient des numéros de cabine, de familles qui pleurent pour huit jours comme pour un enterrement.
Et au bout du quai, occupant le champ de vision entier : l'Île de France. Deux cent quarante mètres, trois cheminées rouges, un orchestre de six musiciens en haut de la coupée.
Vous vous retrouvez au pied de la passerelle vers onze heures. On se compte une fois sans y penser, puis une deuxième en y pensant.

Vous êtes huit.

Calum Campbell ne vient pas — un triple homicide sur les docks de Brooklyn et un procureur qui refuse de le libérer. Il vous rejoindra. Il ne sait pas quand.
Midi moins le quart, la première sirène. Vous la sentez dans la poitrine avant de l'entendre.
À quatorze heures, les remorqueurs décollent le navire du quai. Manhattan pivote et se met de profil.
Le dossier est en cale, dans une caisse scellée.

Visite du Paquebot

Personnel d' équipage

Personnes sur le Pont A comme vous

L'après-midi du 2 juin

Les cabines sont au pont A, en première classe, milieu du navire.

Un couloir moquetté où l'on n'entend plus rien du quai. Des portes de bois verni, des numéros en laiton, et une lumière électrique douce qui ne vient de nulle part.

Chacun s'installe. Une malle qu'on ouvre à moitié, un lit qu'on essaie du plat de la main, un hublot par lequel on regarde l'eau défiler pour la première fois. Ça prend vingt minutes et personne n'en prend plus.

Les salons, le fumoir, la bibliothèque et la salle à manger sont au même niveau, à l'avant et à l'arrière du même pont. Vous n'aurez pas à monter pour dîner.

Puis chacun sort.

Le paquebot fait onze ponts et deux cent quarante mètres, et il est conçu pour qu'on s'y perde agréablement. Vous avez tous eu la même idée sans vous concerter : voir ce qu'il y a, et voir qui il y a.

Les uns montent au pont-promenade — trois cents mètres de vitrages et de chaises longues, où l'on croise tout le monde deux fois par jour. D'autres restent au pont A et travaillent les espaces communs : le fumoir, le hall d'entrée, le bureau du commissaire.

D'autres descendent. Vers les ponts inférieurs, les coursives de service, les portes marquées personnel seulement, les escaliers qui mènent aux cales.

On ne vous arrête pas. Un passager de première classe qui pousse une porte s'entend dire pardon monsieur et rien de plus.

Dehors, la côte américaine s'éloigne. Vers dix-sept heures, il n'y a plus que de l'eau.

Vingt heures. Salle à manger.

Colonnes, lustres, nappes blanches, un trio qui joue en sourdine. Le maître d'hôtel place le groupe à une table du centre.

Neuf couverts ont été dressés. Il s'en excuse quand il s'en aperçoit et fait retirer le neuvième.

C'est votre premier vrai moment ensemble depuis Arkham.

Et chacun a quelque chose à raconter.

 

Le dîner — 2 juin, vingt heures

C'est Malone qui lance ça sans le vouloir, en demandant à Mc Byrne si elle connaît du monde au Caire.

Elle repose sa fourchette.

Londres, novembre 1932. Une conférence de Howard Carter, un amphithéâtre plein de messieurs en habit, et deux femmes seulement dans les premiers rangs — assises côte à côte par le hasard des places numérotées.

Carter avance une datation qui la fait tiquer. Elle le dit tout bas, pour elle.

Elle s'est tournée vers moi et elle a murmuré : vous avez raison, il se trompe d'une dynastie, mais personne ici n'osera le lui dire.

Elles ont dîné le soir même à Soho et elles y sont restées jusqu'à ce qu'on les mette dehors.

Elle avait lu mes articles. Les vrais, ceux que personne ne lit. Elle les avait annotés.

Elle s'appelle Léna Hartmann. Égyptologue viennoise. Elles s'écrivent tous les mois depuis.

Je garde ses lettres dans la boîte à côté de celles de ma mère.

La dernière est arrivée début mai. Elle est dans sa valise, deux ponts plus bas.

Léna a accepté une mission de terrain en Égypte. Elle est partie en avril. La première fois en sept ans qu'on lui propose autre chose qu'une bibliothèque.

Elle a écrit une chose bizarre. Que le directeur de la mission l'a reçue vingt minutes sans lui poser une seule question sur ses travaux.

Il lui a demandé si elle lisait vite.

Elle hausse les épaules et reprend sa fourchette.

Elle m'a dit que si nos routes se croisaient là-bas, elle me paierait le meilleur café du Caire.

Le Caire fait un million et demi d'habitants. Je ne me fais pas d'illusions.

La valise

Le steward attend au bord de la table qu'on s'aperçoive de lui — c'est un homme qui n'interrompt jamais.

Théo Brissac, trente-quatre ans, veste blanche, serviette pliée sur l'avant-bras gauche. Il s'occupe de vos cabines depuis l'embarquement et il connaît déjà vos prénoms.

Colonel Wainwright ? Un pli pour vous, monsieur.

Une enveloppe crème sur un plateau d'argent. Pas de timbre — elle a voyagé dans le courrier de bord. Le nom est écrit à la plume, d'une écriture que Wainwright reconnaît avant de la lire.

Il l'ouvre à table. Il lit. Quatre lignes, peut-être cinq.

Il replie la lettre et il la met dans sa poche intérieure.

Excusez-moi.

Il se lève, il remet sa veste d'un geste, et il suit le steward hors de la salle à manger.

Il revient vingt-cinq minutes plus tard.

Assez longtemps pour qu'on ait commandé le dessert. Assez longtemps pour qu'on ait commencé à parler d'autre chose.

Il traverse la salle et plusieurs têtes se tournent sur son passage, parce qu'un homme qui porte une valise dans une salle à manger de première classe, ça ne se voit pas.

Cuir bouilli marron. Coins de laiton. Deux sangles. Une serrure centrale.

Et une chaîne courte entre la poignée et son poignet gauche, fermée par un bracelet d'acier.

Il se rassied. Il pose la valise à ses pieds. La chaîne fait un bruit sec contre le pied de la chaise.

Continuez, dit-il. Je vous écoute.

Et il reprend la conversation là où elle en était.

La clé est dans sa poche de gilet. Elle porte le numéro 4.

Ce que les agents ont remarqué lors du dîner

Mme Fournel

Une petite table contre le mur, tout au fond, dressée pour une personne. Elle est assise face à la cloison — le maître d'hôtel a proposé de la retourner et elle a refusé.

Une femme d'une soixantaine d'années en deuil complet. Robe noire montante, manches longues, bas noirs, un châle de laine sur les épaules malgré la chaleur de la salle. Cheveux blancs en chignon bas.

Elle mange peu et vite. Elle ne lève pas les yeux. Elle remercie le serveur chaque fois qu'il passe.

L'homme

Il dîne. Seul, à une table de deux, au bord de l'allée centrale — et c'est justement ce qui accroche l'œil de Bramard et d'autres agents.

Une quarantaine d'années. Grand, et d'une maigreur qui frappe. Le costume de laine sombre, de bonne coupe autrefois, flotte aux épaules et pend aux manches. Le col de chemise est trop large de deux centimètres.

Le visage est osseux — joues creusées jusqu'à l'os, tempes rentrées, un teint gris sous les lustres. Les cheveux noirs plaqués en arrière à la brillantine, très soignés, avec un front dégarni qui remonte haut et laisse une pointe au milieu. Une petite moustache taillée en trait.

Les yeux sont enfoncés sous des arcades marquées, et il les tient baissés sur son assiette.

Ce qui cloche

Il mange très peu. Il coupe, il porte à la bouche, il repose. Au bout de vingt minutes, l'assiette est à peine entamée et il n'a pas touché au vin.

Il n'a pas de journal, pas de livre, rien. Un homme seul à table pose quelque chose devant lui — lui regarde la nappe.

Et sa table n'a pas de bougie. Le service en dispose une par couvert. Il a déplacé la sienne sur le bord, à droite, ce qui dégage complètement la vue vers le centre de la salle.

cette table est en première classe et son occupant ne l'est pas. Ce n'est pas le costume : c'est la façon dont il a regardé les couverts avant de commencer.

Il repose sa serviette avant le dessert, il se lève, et il sort par la porte du fond — celle qui donne sur le couloir de service et non sur le hall.

La cabine de Wainwright — vingt-deux heures

Il ferme la porte derrière le dernier entré et il pousse le loquet.

La valise est posée sur le lit. Il défait le bracelet d'acier de son poignet, il sort la clé de sa poche de gilet, et il l'introduit dans la serrure centrale.

Un tour et demi. Le pêne sort avec un bruit sec.

À l'intérieur, quatre enveloppes.

Kraft épais, format 26 × 33, numérotées à la main .

ENVELOPPE N° 1 — Le Dr Henri Fontaine

Qui il est. Quarante-deux ans, épigraphiste, onze ans à l'Institut Français d'Archéologie Orientale du Caire.

ENVELOPPE N° 2 — La stèle IFAO-1933-12

Une photographie argentique de la stèle, 18 × 24, granit rose, XIXe Dynastie.

Douze pages de transcription hiéroglyphique établies par Fontaine, signe par signe.

Huit pages de traduction — les sections I à IV complètes. La section V est laissée en blanc. Vingt-trois lignes numérotées et vides, avec un tiret de continuité.

ENVELOPPE N° 3 — Le télégramme et les pièces

L'original du 15 mai, six heures quatorze.

La copie certifiée du bordereau de dépôt des Postes, avec la cinquième ligne rayée avant transmission.

Les photostats des notes personnelles de Fontaine, janvier à mai. Les extraits du registre de veille nocturne de l'IFAO. Le rapport du Dr Bertrand sur l'observation du 14 mai à Saqqarah.

Et une carte de visite. Celle d'un certain Dr Ernst Richter, laissée au Pr Lacroix le 17 mai.

ENVELOPPE N° 4 — Arriver au Caire

Le pratique. Les contacts sur place, les adresses, les usages, les tarifs, le calendrier de juin avec les heures de lever et coucher du soleil.

La liste du matériel préparé par Price, caisse par caisse.

Wainwright referme la valise vide et la pose par terre.

Voilà, dit-il. C'est tout ce que nous avons.

Il est vingt-deux heures dix. Il reste sept jours de mer.

et un paquet de gâteaux à ouvrir lors de leur escale au havre avec un petit mot de miss white

Sur le couvercle, une étiquette blanche collée de travers, avec cinq mots à la plume :

À ouvrir le 6 juin.
Pas avant.

Wainwright remet la boîte dans la valise et referme le couvercle.

Le six, dit-il.

Et il range la valise sous son lit.
l

Le 3 juin Le Matin

Le pont-promenade, six heures

Il fait frais pour la première et dernière fois de la journée. La mer est déjà mauvaise — l'Atlantique nord commence à se lever et le pont roule légèrement sous les semelles.

Wainwright a le pont pour lui, à l'exception d'un homme qui court en sens inverse et qu'il croise toutes les trois minutes.

Un type d'une trentaine d'années, cheveux noirs très courts, teint mat. Survêtement de laine grise, chaussures à semelle de caoutchouc. Il court à un rythme régulier, sans effort visible, et il ne regarde nulle part.

Au quatrième croisement, il lève la main. Au sixième, il ralentit et se met au pas à côté.

Vous faites combien de tours ?

La piscine, sept heures

Carrelage bleu et or, colonnes ioniques, la lumière qui filtre par les hublots hauts. Le bassin est désert à cette heure et l'eau bouge avec le roulis.

Wainwright fait ses longueurs. Vingt aller-retour, comme tous les jours depuis 1919.

L'autre est assis au bord, en peignoir, et il compte à voix haute.

Dix-huit… dix-neuf… allez, la dernière, elle est toujours la plus longue.

Il s'appelle Mazzella. Vingt-huit ans, né à Oran, poids moyen.

Il rentre d'une tournée américaine de quatre combats — deux gagnés, un nul, un perdu aux points à Philadelphie devant un public qui sifflait dès qu'il montait sur le ring.

Il n'est pas amer. Il a compris quelque chose sur sa carrière pendant ces trois mois et il n'en dit pas plus.

Il voyage en deuxième classe avec un manager marseillais nommé Fredo, qui parle pour deux et qui perd aux cartes tous les soirs.

Quand il serre la main de Wainwright, celui-ci sent immédiatement ce que c'est : les métacarpiens épaissis, deux doigts de la main gauche qui ne se déplient pas complètement.

Vous avez fait la guerre, dit Mazzella. Ça se voit à la façon dont vous nagez. Vous comptez.

Le petit-déjeuner, huit heures

Salle à manger, un tiers des tables occupées. Le roulis fait glisser les couverts et on a mis des nappes humides sous les assiettes.

Carrow est déjà là et il n'a pas bonne mine.

J'ai mal dormi. Ce n'est pas la mer.

Il tourne sa cuiller dans son café sans le boire.

Je me suis réveillé avec la certitude absolue d'avoir été observé pendant mon sommeil. Pas la peur vague du cauchemar oublié — une certitude. Comme si j'avais enregistré une présence avec un instrument que je ne savais pas posséder.

Il sort un carnet et le pose sur la nappe.

J'ai noté l'heure. Et j'ai noté la qualité de la certitude : neuf sur dix.

Je n'ai jamais donné neuf sur dix à une sensation qui n'était pas réelle.

Red Elk écoute et repose sa tasse.

Moi j'ai fait un rêve que je connais.

Les plaines du Dakota, le vent, les herbes hautes. Le rêve de toujours, celui qui revient depuis l'enfance comme un réflexe du corps qui cherche à rentrer.

Sauf que le vent s'est arrêté. D'un coup. Les herbes ont cessé de bouger et le ciel a changé de couleur — une teinte que je n'ai pas de mot pour décrire.

Et il y avait une silhouette au loin. Longue. Trop longue pour un homme. Immobile.

Il ne dit pas qu'il s'est réveillé à trois heures dix-sept. Il l'a noté dans son carnet et il garde ça pour lui.

Farnet n'a pas rêvé. Il insiste sur la distinction et il y tient.

Je ne rêve pas. Je perçois. Ce n'est pas la même chose.

Un arrière-goût de métal chauffé dans la cabine, qui n'avait aucune raison d'être là. Et vers deux heures du matin, allongé sans dormir, la sensation d'être regardé depuis une direction qui n'a pas de nom.

Pas le nord. Pas l'ouest. Depuis en dessous. Depuis avant.

Il n'a pas ouvert sa sacoche.

Mc Byrne parle la dernière et elle le fait avec une légèreté qu'elle force un peu.

Moi j'ai rêvé d'une salle.

Calcaire local, taillé à l'herminette — les traces d'outil obliques et régulières sur les parois. Plafond bas. Des colonnes assemblées en tambours et non monolithiques, ce qui date la construction assez précisément.

XIXe Dynastie. Règne long.

Elle s'entend le dire et elle s'arrête une seconde.

Le plus bête, c'est que j'ai passé la nuit à faire de l'archéologie. Je me suis réveillée avec le sentiment d'avoir travaillé.

Elle rit. Deux personnes rient avec elle.

Je ne connais pas cette salle. Je tiens un carnet de fouilles depuis 1924 et j'ai noté chaque site où je suis entrée. Celui-là n'y est pas.

Un temps.

Et pourtant je l'ai reconnue.

Wainwright arrive à ce moment-là, les cheveux encore mouillés, et il s'assied.

J'ai dormi comme une pierre, dit-il.

 

 


 

 

 

Du 4 au 6 juin — en bref

Dimanche 4. La tempête. Quinze à dix-huit degrés de roulis, ponts extérieurs fermés, salle à manger aux trois quarts vide. Journée perdue pour tout le monde sauf pour le Dr Keller, qui soigne trois malades et un steward jusqu'à deux heures du matin.

Certains d'entre vous rêvent encore ou ressente des choses

Lundi 5. La mer se calme, le pont-promenade se repeuple.

Les agents le cherchent depuis le 3 et ils ne le retrouvent pas. Il se cache peut être.

Un homme qui disparaît après avoir été remarqué est un homme qui sait qu'il a été remarqué.

Idem que la nuit précédente

Demain matin vous serez en vu du Havre et de la France.

 

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