Retour à New-York
Rencontre avec la Fondation
Plusieurs jours de vol. Plusieurs nuits à fixer les hublots opaques, à revoir en silence ce que vous avez vu, ce que vous avez touché — ce qui aurait dû rester enseveli. Lucien a un sommeil souvent tès agité lorsqu'il arrive à dormir.
L’avion amorce sa descente dans une aube d’acier. Sous vous, la banlieue de New York s’éveille à peine, noyée dans une brume pâle. L’appareil se pose avec un grondement sourd sur une piste privée, isolée, sans enseigne ni tour de contrôle visible. Un aérodrome qui n’existe sur aucune carte civile.
Quand la porte s’ouvre, l’air froid vous saisit.
Le tarmac
Trois automobiles noires attendent, immobiles, moteurs tournant à bas régime. À leurs côtés, une ambulance blanche sans marquage, anonyme au point d’en être inquiétante. Aucun logo. Aucune plaque distinctive.
Les portières claquent presque à l’unisson.
Des hommes en costumes noirs impeccables, cravates sombres, manteaux longs, lunettes opaques, avancent vers vous. Leur démarche est mesurée, précise. Pas un geste inutile. Ils n’ont rien d’ostentatoire — mais tout, chez eux, respire l’autorité maîtrisée.
Vous descendez les premiers. Vous. Ceux qui ont affronté la chaleur, la pierre, la peur. Ceux qui ont ouvert le tombeau.
L’un des hommes s’avance. Regard clair, mâchoire carrée, cheveux tirés en arrière. Il jette un coup d’œil rapide — presque clinique — vers la caisse contenant la momie.
— Mesdames, messieurs… dit-il d’une voix grave et posée. Permettez-moi de vous remercier. Ce que vous avez mis à jour dépasse largement le cadre de nos espérances. La Fondation Caducée va prendre le relais.
Il incline légèrement la tête.
— Franck De Luca. Responsable de la sécurité.
Son accent trahit des origines italiennes — probablement né à Brooklyn ou dans le New Jersey, mais façonné par des années passées dans des cercles où l’on apprend à parler peu et à observer beaucoup.
À la question silencieuse qui flotte dans l’air — « Et vous êtes exactement quoi ? » — il répond presque avec amusement :
— Disons que nous nous occupons des urgences que le monde ne doit pas connaître.
La prise en charge
D’un signe discret, deux agents s’approchent avec un brancard renforcé, structure d’acier et sangles épaisses. La caisse contenant la momie est manipulée avec une précision chirurgicale.
Vous remarquez qu’aucun d’eux ne touche directement le bois.
D’autres sortent des caisses capitonnées doublées de plomb et de feutre sombre. Les artefacts que vous consentez à remettre sont déposés à l’intérieur. Pas un commentaire. Pas une question.
Quand le sujet des objets non remis est évoqué, De Luca vous fixe, un instant.
Son regard n’est pas menaçant. Il est plus froid que cela.
— Je vous le déconseille vivement. Ces objets sont dangereux. Pour vous. Et pour le monde.
Il ne hausse pas le ton. Il n’en a pas besoin.
Puis vient la question inévitable :
— Qu’allez-vous faire de la momie ?
Il marque une pause, pesant chaque mot.
— L’étudier. La contenir. Et si nécessaire… la faire disparaître.
Pas de dramatisation. Juste une évidence administrative.
La grosse gemme verte — celle qui semble encore pulser d’un éclat intérieur — est déposée dans une caisse scellée à verrouillage mécanique. Deux agents vérifient les joints. Un troisième appose un sceau numéroté.
Vous avez la sensation étrange qu’à cet instant précis, quelque chose vous échappe définitivement.
Le départ
— Vous allez nous accompagner à New York. Vous déposerez vos affaires chez vous. Ceux qui ne résident pas en ville auront un pied-à-terre à disposition. Demain matin, rendez-vous au siège de la Fondation. Débriefing avec M. Shapiro. Examens médicaux si nécessaires. Ensuite… nous verrons.
Ensuite nous verrons.
La momie disparaît à l’intérieur de l’ambulance blanche. Les portes se ferment avec un claquement mat.
Vous montez dans les voitures.
Le convoi démarre sans sirène, sans précipitation. Juste une mécanique parfaitement huilée.
À travers la vitre, la route défile, hypnotique. Les lampadaires s’éteignent un à un. Les silhouettes industrielles laissent place aux premières artères urbaines. Peu à peu, l’horizon se découpe — gratte-ciel dressés comme des aiguilles dans la lumière naissante.
La ville semble vous appeler. Mais vos pensées ne sont pas là.
Elles sont dans la jungle. Dans les symboles gravés à même la pierre.
Dans le regard vide de la momie lorsque le sarcophage s’est ouvert.
Vous êtes revenus. Mais une part de vous est restée derrière.
Et devant vous, les lumières de New York scintillent comme une promesse —
ou comme un avertissement.
La maison de Lucien — Brooklyn
Brooklyn vous accueille dans une fatigue épaisse, presque douloureuse. La maison de Lucien Bramard — vaste demeure de briques rouges, aux fenêtres hautes et aux boiseries anciennes — devient votre refuge improvisé. Les chambres s’ouvrent les unes après les autres ; certains s’installent seuls, d’autres partagent sans discuter. Peu importe. Vous avez surtout besoin d’eau chaude, de savon, de silence.
Jeanne Marceau, l’employée de maison, reste un instant figée dans l’entrée en vous voyant arriver en groupe, valises poussiéreuses, regards tirés. Elle ne pose pas de questions. Elle en pose rarement. Elle s’affaire, prépare du café, fait réchauffer un repas simple. L’odeur du pain et du bouillon ramène chacun d’entre vous à une normalité presque oubliée.
Dans la soirée, la discussion s’impose: Les artefacts?
La décision est pragmatique : pour l’instant, ils seront dissimulés dans la cave à vin du sous-sol. Derrière les casiers de bouteilles anciennes, dans une alcôve murée que Lucien est seul à connaître. Température stable. Humidité contrôlée. Discrétion absolue.
Vous refermez la porte de la cave avec un sentiment ambigu — protection… ou dissimulation coupable.
La nuit tombe. Certains dorment d’un sommeil lourd. D’autres veillent.
Le lendemain — La convocation
Au matin, des coups frappés nets à la porte. Franck De Luca.
Même costume sombre, même regard insondable. Deux véhicules attendent dans la rue pour ceux qui ne sont pas véhiculés. Lucien choisit de pendre son véhicule.
Le convoi s’ébranle vers Manhattan.
Le siège de la Fondation
Au cœur de l’East Side, sur Park Row, se dresse le siège de la Fondation Caducée : le Meadham Building.
Dix-sept étages de marbre clair, des colonnes art déco élancées, un grand dôme coiffant l’ensemble. Au-dessus des portes vitrées, un caducée monumental gravé dans la pierre semble vous observer.
À l’intérieur, le contraste est saisissant.
Le hall ressemble à une nef moderne consacrée à une religion scientifique. Dalles sombres parfaitement cirées. Appliques dorées. Grilles de cuivre finement ouvragées laissant filtrer un air tiède. Au centre du sol, incrusté dans la pierre, un immense symbole géométrique converge vers un caducée stylisé, pointe dirigée vers l’entrée.
Invitation… ou avertissement.
Derrière un large comptoir, deux secrétaires vous accueillent avec un calme irréprochable. On prévient M. Shapiro. Il arrive par les escaliers, dossier sous le bras.
Le septième étage — Zone restreinte
Ascenseur jusqu’au cinquième. Puis escalier. Deux étages supplémentaires. Une porte blindée. Serrure particulière. Clé particulière.
Derrière, un autre monde.
Une salle d’opérations saturée de voix radio, de cartes murales, de câbles et de fiches annotées. Des informations semblent affluer du monde entier. Le bois sombre des pupitres, la lumière tamisée, les murmures concentrés donnent à l’endroit une tension feutrée.
On vous conduit jusqu’à une salle de réunion.
Grande table. Fauteuils alignés. Verres d’eau disposés avec précision.
Devant vous, Quentin Shapiro transpirant ouvre un dossier épais.
“Bolivie — Niveau restreint.”
Il relève les yeux.
— Avant toute chose, je tiens à signaler que vous êtes revenus. Et ce n’est pas un détail anodin. Nous allons reprendre votre mission depuis le début.
Le crayon se met en mouvement.
Le débriefing
Les questions s’enchaînent, méthodiques :
Découverte du site.
Présence éventuelle d’autres groupes.
Description précise de la momie.
Inventaire des objets.
Nature de la gemme.
Symboles serpentins.
Conditions du retour.
Vous répondez. Parfois totalement. Parfois partiellement.
Jamais complètement. Il note tout.
Puis viennent les questions plus subtiles :
— Avez-vous le sentiment d’avoir été suivis ?
— Avez-vous constaté des manifestations inhabituelles ?
— Rêves récurrents ? Symptômes physiques ?
Lorsqu’il évoque la momie, son ton reste neutre :
— Découverte archéologique d’importance majeure. L’étude est en cours. Vous serez informés si nécessaire.
Il insiste davantage sur les artefacts.
— Ces objets ne sont ni bons ni mauvais. Tout dépend de l’usage que l’on en fait. Mais l’ignorance, elle, est toujours dangereuse.
Il mentionne le culte des serpents. Parle d’anciennes traditions pré-humaines. De civilisations disparues. De transmissions souterraines de savoir.
Un collaborateur entre alors, lui remet un télégramme.
Shapiro le lit. Son visage ne change pas, mais vous percevez la tension.
Bornéo.Nord de l’île.
Problème.
Il referme le message.
— Rentrez chez vous. Poursuivez vos activités normales. Vous pourriez être amenés à partir pour Bornéo dans un délai indéterminé. Vous serez prévenus.
La réunion est levée.
Les jours suivants
La normalité ne revient pas.
Nathan, Calum et Lucien ont la désagréable impression d’être suivis. Des silhouettes aux allures mafieuses. Vestes trop larges. Regards insistants. Des hommes qui n’appartiennent ni à la Fondation ni à l’État.
Alexandre contacte son mentor à Marseille.
Jack va tenter de joindre une collaboratrice de l’université de Boston.
Le professeur Carrow s’enfonce dans l’étude du langage naacal, cherchant des correspondances, des structures grammaticales, une clé.
Chacun agit.Chacun enquête.